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Tout se saisit, tout s’arrache, que chouinent les traîne-galoche, qu’ils se rassurent de piètres prières à leurs démons de carnaval, à quelques épouvantails dont même les gamins rient, tout se saisit, tout s’arrache, les terres bien sûr, et les existences trop insignifiantes bien sûr, et les consciences trop lâches bien sûr, tout se saisit tout s’arrache, poigne ferme et argent lubrifiant, Don Simón, un géant, vous possède déjà, Don Simón arpente ses propriétés d’une démarche fière, et tout, Don Simón rafle tout, il contrôle l’eau la nourriture et l’air, il actionne les marionnettes qui se trémoussent sous l’étuve de leur rut, il brasse le jus du bouillonnement des expectatives, sans cruauté, sans exaltation, Don Simón saisit, Don Simón arrache, et sur les décombres des familles écartelées, sur les ruines des individualités, il disperse son or, il le plante pour que fleurisse un monument à son ego, pour qu’à la fin, sur le terreau trop fertile, ne croissent plus que les fruits stériles de son pognon, Don Simón, un géant, vitrifie le magma du Grand Démon, Don Simón ne tue pas, Don Simón purge la création, la nettoie de ses miasmes, et établit dans ce jardin son trône souverain, le trône de Don Simón.

Certaines lignées n’engendrent que banquiers, militaires et gens d’église, d’autres que voyous, mineurs ou policiers, parmi cette trilogie dont aucun terme ne présageait une longue et paisible vieillesse lui opta pour le poulet, un poulet qui se nourrirait des plus gros grains et bénéficierait des miettes abandonnées par le coq, un poulet bien gras, mais pas suffisamment pour risquer qu’un gros s’attache à le becqueter, un poulet bien docile qui contribue vigoureusement à la paix civile en veillant à ce que chacun occupe sa place, et seulement celle-ci, un poulet qui s’octroie parfois quelque fantaisie en compagnie d’une poulette bien dodue, une de ces paysannes qui puent la sueur du labeur, la toilette trop négligée, aux seins qui se répandent sur un ventre potelé, et dont les lèvres du sexe bâillent à force de gésines, à force d’expulser sur cette terre les nombreux mort-nés qui leur bâfrent les reins, le poulet raffole de la poulette qui s’achète d’une promesse jamais acquittée, mais aujourd’hui poulet ne caquette pas dans la soie, lorsqu’un prince gronde, poulet se planque, et lorsque ce prince, l’avisant quand même, le signale, il s’empresse, agite bien fort ses courtes ailes, sinon pour voler, car qui vit jamais poulet voler, au moins pour témoigner du mouvement, car poulet se soucie comme d’une guigne des caprices ou des ordres des princes, comme beaucoup il ne traficote que pour s’attribuer un avenir, une terre plantureuse, une poulette assez charnue, et une poignée de moricauds pour bosser pendant son farniente, alors poulet scrute sous ses paupières épaisses, mais poulet s’en fout, poulet s’en branle, il conchie les histoires, il compisse les drames, les tragédies l’emmerdent, poulet trouble la poussière de ses courtes pattes, et rigole des tribulations des princes, des démons ou des dieux, et encore bien davantage de l’infortune des gueux, chacun son sort, chacun pour sa gueule, la doctrine de poulet, la doctrine qui conclue tout récit dans le fumier d’une tonitruante et lamentable basse-cour.

Je vis de la terre, de la terre, des territoires inconnus, traîné comme un bois, tiré comme un animal, la mer, je ressentis la mer, moi contre tous les autres, nos sueurs partagées, et déféquer, et la mort putride, moi contre tous les autres, cadavres d’inconnus, comme moi, moi contre tous les autres, nos corps embrassés dans un seul magma, je vis, je vis, et j’entendis les enfants, les enfants pleuraient, les femmes, les femmes pleuraient, et les hommes, les hommes pleuraient, dans ces soutes, roulis odeur de bois de charogne de pisse et de merde, et je te vis, toi, oui, toi, grand démon, murmurant des malédictions, toi, mon frère, mon seul ami, grand démon, l’unique allié face au dieu charognard des vendeurs de chair, grand démon, qui criait tout bas tes promesses de vengeance, qui hurlait pour mon oreille, mon oreille seule, tes incantations, tes prophéties de carnage, la sensualité de tes mystères, je vis, je vis de la terre, enchaîné, battu, leur flamme striant chaque pouce de ma peau, je vis, je la vis, je vis cette terre, cette terre de Buenos Aires, et te jurai, grand démon, allégeance et fidélité, pour que plus tard vivent mes enfants.

La faim t’attrape, elle te serre, courbe ton dos, casse ta nuque, mange tes bras tes jambes, la faim devient ta parente, encombrante et nuisible, je viens pour le travail, je viens pour manger, je viens pour les lumières qui métamorphosent mes rêves en envies, je viens dans ces endroits où de jeunes filles vendent leurs chattes au profit de leurs mères, je viens, je viens sans rien d’autre que des espoirs, des espoirs que je louerai au plus offrant, des espoirs d’arracher d’ici, de ces parages du grand démon, la pitance qui me donnera un nom, un bandonéon stridule des fausses notes, sur un parterre sans doute d’aventuriers, de gueux, de voleurs, peut-être des compagnons, tous le cœur qui bat au fond des gorges, tous les veines comme des torrents de fureur, tous prêts à tout, à rien, tous la lame proche de la main et tous, l’esprit emmené d’alcool et de tabac, qui dressent leurs dents pour arracher un bout de viande au régime de la misère, je viens, danser chanter et tuer, mes cordes comme une dague, une guitare pour décoller de cette terre, cette terre de Buenos Aires.

Paysan et arrogant, on le laisse entrer, et je joue, je joue, mon bandonéon vibre, je joue ces notes qui m’élèvent, ces notes qui m’enlèvent, cette tendresse qui m’’empoigne, le désarroi, le chagrin qui brisent comme mes reins, fils de personne je joue, mes doigts baguettes magiques, je joue la joie de ceux que l’avenir efface, je joue pour ceux que la crasse menace, pour ceux qu’on condamne entre deux repas, je joue, je joue pour briser ma colère, et lui, le paysan, lui, il joue, il joue aussi, sa guitare comme un fusil, paysan ! paysan et arrogant ! il joue et la musique emplit le vide du rire, il joue et sa musique susurre à mon bandonéon, susurre, me susurre à moi, des songes de ce qui, de ce que peut-être, susurre une douce colère, et mon bandonéon, et moi, et mon bandonéon, et moi, nous, nous, nous aussi nous jouons, et même les cafards qui courent, et même la puanteur de mes habits, et même mes mains qui tremblent de fatigue, tout le monde joue, et transforme les gens en gens.

 

Buenos aires "Les putes, le Tango et la misère" Jan Bardeau textes, Seb Russo illustrations, dessins.